Cela est-il sage ou fou ?

Nasrudin Hodja avait travaillé tout le jour aux champs. Il était fatigué, affamé, et ses vêtements étaient couverts de boue et de poussière. Il rentrait au village en traînant les pieds lorsqu’il se souvint qu’il était invité le soir même à dîner. Au lieu de faire un détour pour rentrer chez lui se laver et mettre des habits neufs, il décida de se rendre directement à la réception. Il attendit longtemps avant que le portier ne le fasse entrer. À l’intérieur de la maison, personne ne fit attention à lui. Assis dans un coin vêtu de ses vêtements de travail, il attendait que quelqu’un l’accueille et lui serve les mets délicieux qu’on apportait sur des plateaux aux autres invités. Il avait de plus en plus faim, mais personne ne semblait se préoccuper de lui apporter à manger.

Hodja se leva et partit. Il rentra chez lui, prit un bain, peigna sa barbe, revêtit ses plus beaux habits et repartit sans se presser vers la maison où avait lieu le dîner. Le portier l’accueillit avec beaucoup d’égards et le conduisit directement à la place d’honneur et l’hôtesse accourut lui souhaiter la bienvenue. Les serveurs se mirent à lui apporter des plats parfumés et délicieux : poulet rôti, riz pilaf, toutes sortes de salades et de délicieux baklavas.

Hodja prit une poignée de riz et la mit dans sa poche. Puis, il coinça une cuisse de poulet dans sa babouche. « Mangez, mes habits, mangez ! », s’écria-t-il, tandis que les invités l’observaient, médusés. Il mit ensuite de la salade sous son tarbouche, glissa un morceau de pain dans sa manche et frotta sa tunique avec des baklavas.

« Hodja ! Que faites-vous ? », s’écria l’hôtesse.

« Eh bien !, répondit-il, — et cela est-il sage ou fou ? — je suis venu tout à l’heure vêtu de mes vêtements de travail poussiéreux, personne n’a fait attention à moi ni ne m’a servi. Maintenant que je suis bien habillé, on m’apporte à manger. J’en conclus que la nourriture est pour les habits que je porte et pas pour moi. »

Et il continua à faire manger ses habits.