Par Sébastien INIESTA

L’abîme des inconscients

À Laurence

« Vi veri veniversum vivus vici. »

Faust

« Par le pouvoir de la Vérité j’ai,
de mon vivant, conquis l’Univers. »

Cela arriva la nuit dans cette pièce sombre et vide. Presque vide.

Quelques raies blanches parvenaient à franchir le vieux filtre branlant placé en travers de l’issue unique et touchaient par endroits un corps nu, massif, allongé au milieu des débris et des restes de nourriture pourrissante qui jonchaient le sol. La peau, au teint cadavérique, brillait de sueur mais une respiration courte et saccadée ne permettait pas le moindre doute quant à la lutte qui se déroulait pour la vie. À quelques centimètres de la tête étaient posées une coupe et une petite fiole remplie d’un liquide dont le bleu sombre rappelait les profondeurs marines où la lumière ne parvient encore que tout juste. Sur toute la bordure de la coupe qu’effleurait une mèche brune étaient fixés des cristaux solidifiés, presque noirs.

Une légère contraction apparut sur le haut du visage, puis disparut. Un doigt se souleva furtivement, se tendit, retomba aussi vite… Hormis la respiration dont le rythme tendait à s’accélérer encore, rien ne troublait le silence étouffant de la pièce. Une respiration sifflante et haletante, irrégulière, menacée…

Un nouveau frémissement survola cette fois toute la longueur du corps, puis s’éteignit. Mais sur le visage était née une expression grimaçante où se lisait une insurmontable douleur. Le corps entier s’agita de convulsions, d’abord espacées puis de plus en plus violentes et rapprochées, les bras fouettant le vide comme pour déchirer l’air devant eux. Et, dans cet absolu silence monta ce qui n’était d’abord qu’un gémissement ténu, à peine audible, qui s’amplifia en un cri horrible, un hurlement inhumain venu tout droit des profondeurs abyssales du cauchemar. En un ultime spasme, tout le corps se raidit et la tête se projeta violemment vers l’arrière, renversant la fiole et brisant la coupe en centaines d’éclats. Et, au milieu de ce visage grinçant s’ouvrirent deux yeux révulsés, fous, immenses, d’un bleu aussi sombre que le liquide renversé de la fiole.

Mais cette folie ne dura qu’un instant. Une volonté d’une violence inouïe, d’une puissance incalculable sembla envahir ce regard, se projeter sur le visage, dompter le corps, écraser la douleur enfin, dominer. Dans ces yeux brûlants et transperçants passèrent une rage démesurée, puis un indicible désespoir… Et ce fut le calme.

“Danger !”

La douleur criait dans sa tête comme une note suraiguë, absolue de pureté, envahissait tout, annihilait toute sensation, les soufflant comme la tempête projette furieusement des grains de sable dans le vide.

“Elle court un immense danger !”

Mais dans son cerveau saturé par la drogue s’était forgée une boule de conscience, concentrée, indestructible. C’était elle, s’arrimant avec rage à une pseudo-réalité, qui L’avait sentie…

“Un danger imminent !”

Une vague de panique déferla sur lui, bouillonnante. Il ne chercha pas à lutter ; il la laissa passer en lui, à travers lui, se fondit en elle, l’accepta. Et quand elle fût passée, il ne restait plus rien qu’une détermination dure, froide, totale.

“Un danger qui se terre à l’intérieur même de son propre cerveau !”

Un instant passa, figé dans l’éternité, immobile. Un souffle. Un battement de cœur…

“Le détruire… Seule solution. Me transférer en Elle, la connecter. Et le détruire !”

Une fraction de souvenir, involontaire, monta en lui et se plaqua devant ses yeux. L’éclatement artificiel de sa conscience la rendait partiellement autonome…

“- Vous ne devez jamais oublier que le plus grand infini que puisse explorer l’homme, c’est son propre cerveau, son esprit. L’Univers ? L’Univers est une mécanique complexe lancée dans une boucle infinie mais dont chaque mouvement est prévisible, calculable. L’ellipse d’une planète, autour de son étoile, la mort de cette même étoile… L’esprit humain est tout aussi infini dans la quantité que dans le mouvement. Rien n’est prévisible, rien n’est définitif et personne ne connaît les limites…

La théorique ne l’avait jamais attiré. Ce qui l’intéressait, c’était explorer sur le terrain. Fouiller chaque recoin du cerveau humain pour en comprendre le sens, l’essence, en extirper la Vérité. Et puis il y avait cette découverte extraordinaire qui avait récemment révolutionné toutes les données de la psycérébrotique, et qui le passionnait : la transmission de pensées de cerveau à cerveau, appelée “transfert”. La simple évocation de ce mot provoquait en lui des pulsions et un désir ardent de connaître qu’il ne cherchait même pas à contenir. Il laissa planer son regard sur la pièce. Deux uniques halo-G flottaient à quelques centimètres du centre de la table ronde autour de laquelle ils étaient assis, diffusant une douce lumière sur les visages. Le professeur continuait de parler. “Pour une meilleure concentration…” avait-il dit. Il se demandait quand est-ce qu’ils allaient aborder le sujet du transfert…

— Et si vous vous demandez quand nous allons enfin parler du transfert, nous y venons, messieurs.

Deux regards se croisèrent ; l’un surpris, interrogatif, l’autre satisfait et un rien moqueur.”

Il se souvenait de la séance qui suivit avec une acuité exceptionnelle, sans doute accrue par les effets de la drogue. Ce fut un cours mémorable et le début d’une grande passion. Son goût pour les transferts, ainsi que pour la découverte de nouveaux moyens d’exploration du cerveau ne fit, à partir de ce jour, qu’augmenter. Grâce à certaines drogues il parvint à amplifier, pour quelques heures, le pouvoir de concentration cérébrale dans des proportions gigantesques, et à réunir la volonté nécessaire à la projection de la pensée à travers la distance vers un cerveau récepteur. Un transfert. Puis il réussit à se fixer sur des esprits qui n’avaient nullement été préparés, mais les essais se terminèrent plusieurs fois en catastrophe, portant à la limite de la folie les deux cerveaux. Cependant, son expérience grandissante lui apporta deux choses : un choix volontaire du récepteur et une compréhension des processus d’approche mentale, ce qui ramena rapidement le nombre d’incidents expérimentaux à zéro. A partir de cette période, il avait plus que jamais consacré son temps et ses moyens aux recherches qu’il poursuivait. Sa dernière réussite avait été le transfert à l’intérieur d’une conscience inconnue sans que celle-ci ne se douta une seconde qu’elle avait été investie.

Mais jamais avant aujourd’hui il n’avait ressenti une aussi étrange, furieuse et incompréhensible sensation de danger. Une chose était tapie près d’Elle, se rapprochant à chaque minute, rampant, remontant lentement des gouffres vertigineux de l’inconscient.

Il décida d’agir, rassemblant vers lui les moindres bribes de conscience et se prépara à plonger vers le monstrueux abîme. De lui même, le corps entier se raidit, tendit tous ses muscles en une unique crispation, s’arqua. Au moment de s’élancer il crut entrevoir à la lisière de son imagination, comme une ombre corrompue, absurde, abominable, qui disparut aussitôt avec le mouvement d’un drapeau qui s’affaisse après une brève rafale. Puis ce fut un déferlement chaotique d’images, de sons, de chaleur, de lumière qui envahit son esprit convulsé par les spasmes de la douleur. Et le corps retomba.

Les souvenirs, premier état de l’inconscient. Ne pas les fixer. Les regarder comme on observe la surface d’un miroir, puis les effacer. Trouver l’abîme, vite…

Pourtant, malgré lui un paysage s’imposa, stérile…

Il se trouvait sous un ciel maussade, blafard et repoussant, présentant le bleu de l’acier terni, strié de bannières d’un écarlate triste. Sur ce fond sale s’abaissaient des collines peu élevées, véritables pics pour ce haut plateau aride, une étendue lugubre de sables chassés par le vent, roches solitaires et bosquets de chênes desséchés, en un amer dénuement. La tristesse funeste du paysage qui s’offrait à son regard changea son âme en cendre. Le soleil rouge, à demi occulté par l’air saturé de poussière descendait à l’horizon ; il restait suspendu un peu sur sa gauche, à une largeur de main au-dessus de la ligne lointaine. Mais son déclin n’ajoutait aucune gloire aux tourbillons précaires et aux arbres chétifs. Son sombre éclat ne faisait qu’accentuer la désolation de ces lieux.

Quels pouvaient être les sentiments à demi submergés dans sa conscience grise qui l’avaient attiré en ce lieu si étrange ? Était-ce seulement par désir de solitude, ou bien alors parce que cette terre désolée trouvait un profond écho dans son cœur ?… Une multitude de questions se bousculaient aux frontières de son esprit envahi par cette plaine néfaste, le plongeant dans des pensées sombres et étouffantes.

Puis il s’aperçut soudain que le paysage avait disparu, s’était troublé, transformé. Il contemplait désormais, du haut d’un rempart rocheux, un désert baigné dans la lumière du matin. Les sables étaient figés dans le silence de l’aube. Des ombres se déployaient lentement sur les dunes et les terrasses rocheuses. La lumière était encore tapie derrière un escarpement, sous un ciel bleu et pur. Les souffles du vent entre les rochers accompagnaient ses pensées. Le dése, peu à peu, était devenu une mosaïque en camaïeu, jaune sur ocre, gris clair sur gris sombre, soufre sur orangé…

Une silhouette évanescente et vaporeuse apparut furtivement à la limite de l’ombre d’une dune lointaine, sembla couler vers la crête puis changea de direction. La forme parut attendre un moment, instable, changeante, s’immobilisa tout-à-fait comme pour scruter l’horizon, observer, puis rejoignit hâtivement l’ombre et s’y fondit.

IlÐ remarqua que le ciel était à présent comme un énorme cristal strié d’albâtre, d’indéfinissables dessins suscités par le sable et le vent. Droit devant lui, une ligne incandescente retint son attention. Une tempête approchait, et quelque chose le troublait. Une fraction de conscience qui lui hurlait un message qu’il ne parvenait à percevoir qu’à travers des abîmes de distance…

Puis le temps s’accéléra brutalement, se compressa. La brise qui pulvérisait un instant plus tôt sur ses joues une douce averse de sable cristallin devint le fouet brûlant du vent. Une effrayante rivière se déployait maintenant dans le ciel. Sous la tempête, le désert avait pris un aspect mouvant, et chaque dune rougeâtre semblait une vague déferlant vers la grève. Le désert se résumait en bruits : le crépitement du sable sur le roc, le sifflement des rafales de vent, le claquement sec de la toile du vêtement et, plus loin, hors de vue, le tonnerre d’un rocher soudain détaché de la falaise. C’est alors qu’il comprit ; jamais, aussi loin qu’il puisse porter son regard dans l’océan de ses souvenirs, il n’avait vécu de tempête du désert. Et il fut soudain sous l’emprise d’une épouvantable terreur, tant l’explication que lui fournissait sa conscience était consternante, abominable, blasphématoire… La chose immonde qui se terrait, prête à bondir, dans les profondeurs ultimes de Son âme connaissait sa venue et avait l’effroyable pouvoir de pénétrer dans les inconscients et d’y imposer ses images, ses propres rêves… Ses cauchemars… Poussé au bord de la panique par cette affreuse révélation, cédant quelques pas à la folie, il lança toutes ses énergies en un haro désespéré pour détruire la tempête qui l’envahissait, purger ses souvenirs de l’infection qui s’y était insinuée, tenter en un ultime espoir de découvrir une bouffée de raison dans ce tumulte chaotique.

Il eut soudain l’impression que le temps et l’espace n’existaient plus… La sensation d’être emporté dans un tourbillon au-dessus de gouffres illimités, tandis qu’il était le jouet de vents cosmiques… puis il contemplait des nuées virevoltant follement autour de sa conscience, qui s’apaisèrent et se cristallisèrent pour former un étrange paysage… familier et pourtant inconnu… fantastiquement inconnu !

D’immenses plaines sans arbre s’étendaient au loin pour se confondre avec l’horizon brumeux. Vers le sud, une colline noire dressait ses pics orgueilleux vers le ciel crépusculaire et, au-delà, scintillaient les eaux bleutées d’une mer placide. Plus près, les silhouettes indistinctes d’un troupeau s’avançaient à la file à travers les plaines silencieuses.

“Je comprends. La chose m’a entraîné en Elle, mais dans son inconscient. Elle veut m’éprouver, me jauger. Je dois l’attaquer, tout de suite. Tout de suite ! Ne pas lui laisser un seul instant de répit !… Détruire, vite !”

Pourtant il contempla, le temps d’un souffle, ce paysage immense, comme pétrifié par la force de cette nature sauvage, subjugué par l’Intelligence qui avait créé et qui contrôlait ce monde. Ce moment ne dura pas. Dans l’absolu, il n’aurait pas occupé la plus petite parcelle d’éternité. Pourtant, cette hésitation fut comme la chute du dernier grain d’un sablier…

Il entendit un tremblement sourd, et la terre se mit à vibrer. Cela ne dura qu’un instant, mais assez pour se sentir mourir un million de fois. Il se rendit compte de l’ampleur du danger qu’il était en train de vivre, totalement réel… puis dans un formidable craquement, les falaises lointaines s’effondrèrent dans la mer. Il y eut un grondement prolongé et puissant, cataclysmique, comme si le monde se déchirait et s’ouvrait en deux et, sous son regard stupéfait, l’immense plaine ondula comme une vague, redescendit et s’enfonça en direction du sud. De grandes fissures s’ouvrirent dans la plaine en train de basculer et, brusquement, dans le fracas des blocs qui s’inclinaient, se disloquaient et retombaient vers le sol en de terrifiants coups de tonnerre, tout l’endroit où il se tenait fut en mouvement. Devenue un amas de roches pulvérisées et d’herbes écrasées, la terre descendait et glissait lentement vers la mer qui, elle, montait et s’enflait, venant à sa rencontre ! Au cœur de cette horreur il observa, comme enchaîné d’impuissance, les rochers s’écraser contre les rochers, qui s’affaissaient, se courbaient et basculaient, broyant les animaux et les transformant en poussière rouge comme dégringolaient les blocs de pierre. Là où, un instant plus tôt, s’était dressée une colline, il n’y avait plus qu’amas de terre démentiels au sein desquels des pics oscillaient follement et s’abattaient en hurlant. Alors, dans un formidable grondement, la mer s’agita et se souleva avant de plonger en rugissant sur la plaine, roulant et tourbillonnant dans un tumulte chaotique. La clameur assourdissante du monde en train de se disloquer emplit alors ses oreilles et, tandis que les vagues vertes et mugissantes se précipitaient vers lui pour le recouvrir, sa dernière pensée fut pour cette femme à l’étrange et funeste beauté, pour Elle…

“… Une nouvelle fois, je suis perdu dans mes pensées, dans un semi-rêve qui ne se compose pas de rêve, et suis-je tellement perdu ?… Depuis un long moment tu occupes toutes mes pensées, tu es tout ce rêve. C’est ma façon de réfléchir, en libérant mon esprit plutôt que le contraignant comme la logique l’imposerait, et j’y vois paradoxalement bien plus loin… Je pense à toi. Je pense à moi. Je pense à la trace que laisse une comète dans un ciel d’été. L’image peut-être autrement que triste et évanescente si l’on fige cet instant en une éternité…

Je contemple ton hologramme dont je connais déjà chaque détail, chaque trait, chaque couleur, chaque ombre, chaque geste, chaque nuance, et je me pose ces questions : “Es-tu belle ?… Est-t-elle belle ?”… Et je ne peux répondre. Pas tout de suite…

Alors mes yeux plongent encore, redessinent tes courbes merveilleuses… Tes cheveux…

Ils forment des lignes miraculeuses où les teintes claires et foncées se mélangent, se joignent, se fondent en cascades illuminées dont la splendeur rappelle les derniers feux du couchant et leur finesse, parfaite, caressant doucement ton cou peut, à sa seule vue faire frémir tout cœur sensible, devant tant de beauté. Et a touché plus d’une fois en un souffle qu’interrompt seulement le sommeil, le mien. Tes yeux…

Ils sont comme deux étoiles dans un ciel profond d’émeraude, dont la chaude lumière traverse avec aisance et simplicité toutes les barrières de l’âme qui aura laissé les siens un instant s’égarer vers ce regard aux courbes délicates et à l’infinie douceur, allant se fondre en un tendre et éclatant tourbillon dans les trésors secrets et inoubliables de l’être qui la capterait à travers la surface du miroir. Tes lèvres…

Ce sont des fleurs lumineuses dont la couleur et la grâce parfaite rempliraient de fierté la plus grande des reines, et leur ouverture à peine esquissée est un appel en un souffle embaumé, un bonheur auquel aucune conscience, si dénuée de sentiments soit-elle, ne saurait résister. Tes mains…

Elles sont celles que tous les héros mythiques ont rêvé de saisir, d’envelopper, de réchauffer, de protéger, avec une grande tendresse au retour de leurs saintes missions et celles qu’à mon tour je rêverais de tenir entre les miennes en une caresse, un instant, une danse, un échange de douceur, et les guider vers un bonheur sans faille…

Mon regard caresse longuement les courbes fines de l’ovale de ton visage, s’attarde sur la chaleur sensible de l’ombre sur ton cou, se pose sur ton épaule, glisse vers l’autre, revient vers tes mains… Alors je m’enflamme et me vois, te soulevant avec légèreté vers le ciel comblé de ta présence pour mieux t’admirer, te découvrir, et sourire… Pourtant… Pourtant je ne souris pas. Le sourire vient après lorsque l’imaginaire, ayant dressé son monde et rappelé nos souvenirs, joint tes pensées précieusement préservées dans les voiles de mon âme à ta fascinante beauté… Et mon souffle se coupe, et mon cœur semble prêt à s’arracher de ma poitrine. Un trait lumineux traverse ma conscience et la lumière jaillit, envahit tout, et je suis avec toi… C’est Toi qui provoque mon sourire, c’est ton attention, ta présence, ta patience, ta tendresse, Toi, et rien d’autre…”

Quelque chose se produisit. Une vague monstrueuse avait été dressée et projetée pour démanteler, anéantir cette incommodante poussière. Mais la vague sans cesse grandissante, dévoreuse et rugissante, avait été stoppée net par une force titanesque.

Une petite lueur d’âme flottait au sein d’une immensité noire, insipide, globulaire et bouillonnante, chaotique. Une forme amorphe se souleva, colossale, et considéra la minuscule parcelle de conscience abandonnée, en son pouvoir, qui l’avait tiré de ses rêves sans fin. Cette insignifiante cellule émettait une vibration désagréable, douloureuse, et avait réveillé un écho dans la conscience qu’elle avait choisi de flétrir. Un profond dégoût passa en un flasque et abject frisson sur cet informe corps gélatineux, et elle rejeta avec une répugnance sans borne cet infect gêneur à travers les abysses insondables qu’il avait décidé de franchir. Puis, déçue, mal à l’aise, elle se contorsionna, se rétracta, retirant sa prodigieuse masse protoplasmique vers l’abîme infini des inconscients.

Le noir…

Toute la pièce était plongée dans l’obscurité. Plus aucune raie lumineuse ne franchissait le vieux filtre, les ombres même avaient disparu. Ici, le silence imposait sa présence, régnant en maître. L’atmosphère sombre, moite, semblait chargée d’une tension lourde et asphyxiante. L’air portait des remugles de pourriture et de drogue. Plus aucun mouvement n’animait la fiole renversée un instant plus tôt, et l’épais liquide d’un bleu profond qui s’en était écoulé formait désormais de petites plaques éparpillées de cristaux presque noirs. Parfois, quelque ultime trace de lumière faisait luire doucement un éclat de la coupe brisée. Au centre de la pièce reposait, inerte, le corps nu d’un homme. Les jambes étaient longues et élancées, le ventre plat, le torse et les bras bien musclés. Le visage, presque imberbe, portait un rictus crispé, livide. La mâchoire tombait légèrement, entrouvrant des lèvres bleutées par la drogue.

Toute la peau était baignée de sueur comme si elle avait voulu rejeter, sous l’accès de souffrances terribles, toute l’eau de ses membres torturés. Mais ce corps gardait à présent une immobilité totale, comme raidi en une pose cadavérique.

Ce ne fut d’abord qu’un glissement feutré et lointain, comme un chuchotement rapporté par l’écho des couloirs d’un antique château. Mais cela grandissait à chaque seconde, faisant vibrer l’air de la pièce en se rapprochant et s’amplifiant, et cela ne semblait venir d’aucune direction, d’aucune source. Pourtant ce bruit devint vite un hurlement démentiel qui secouait le sol, faisant sautiller les dizaines de débris qui le jonchaient en une danse trépidante, qui menaçait d’ébranler le filtre à la solidité précaire et provoquait sur le corps gisant des remous inquiétants. Puis le hurlement fut un sifflement strident, démesuré, et la surface du visage prit une allure tressautante, démoniaque. Il y eut un claquement, et une onde formidable plaqua le crâne du gisant contre le sol, faisant décoller le reste du corps avec une violence inouïe et propulsant les débris de la pièce contre les murs en d’innombrables fracas.

Le corps s’écrasa lourdement, sans un rebond. Quelques fragments retombèrent. Le temps laissa le silence violé reprendre sa place un instant usurpée. Quelques secondes passèrent, immobiles, comme choquées elles-aussi par une si prodigieuse violence. La poitrine se souleva… Retomba, incertaine. Recommença… Et un frémissement, à peine perceptible, survola les paupières encore fermées, incrédules…

“Je me dressais en poussant un cri, les mains tendues en avant comme pour me protéger des vagues tourbillonnantes. Je chancelais, pris de vertige, abasourdi. Je sentais en moi les appels à l’aide de ce corps meurtri ; autour de moi régnait une obscurité totale. Mais, sans m’en préoccuper, je recherchais fébrilement les traces de cette indicible horreur qui avait déposé, au plus profond de mon être, une suppurante flétrissure que jamais je ne pourrais oublier. En vain… Je compris alors que cette chose innommable avait, pour une raison que je ne veux à aucun prix connaître, disparu de l’âme de sa victime, retournant en sa géhenne matricielle ou, peut-être, à l’affût d’une nouvelle proie.

Mais Vous, qui lisez ces lignes bien réelles, ne sentez-vous pas comme une tension indescriptible dans les replis obscurs de votre esprit ? Ne comprenez-vous pas que votre inconscient sait ce que vous ne voulez admettre, que, pour vous aussi il y a peut-être une chose qui vous cherche ? Elle vous cherche !

Vos témoignages

  • MR 10 novembre 2006 12:57

    Il ne chercha pas à lutter ; il la laissa passer en lui, à travers lui, se fondit en elle, l’accepta. Et quand elle fût passée, il ne restait plus rien qu’une détermination dure, froide, totale.

    Merci Franck Herbert !

    • L’abîme des inconscients 10 novembre 2006 13:39, par Jacques

      Ah ?

      Où, dans quel livre, dans quel passage ?

      • L’abîme des inconscients 5 décembre 2006 12:05, par MR

        Dune, premier livre, la litanie contre la peur du rituel Bene Gesserit…

        « Je ne connaîtrai pas la peur car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi. »

        C’est trés ressemblant je trouve.