Piratage sur Internet : état des lieux

Ce dossier a été écrit pour Ratiatum par Benjamin Thominet du site barbones.com

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I - Internet : la révolution

Après de longues années de gestation, l’Internet haut débit se généralise enfin. L’ADSL (ou le câble) permet à la majorité des foyers d’accéder à Internet illimité haut débit pour un prix très abordable (de l’ordre de 30 euros par mois)

L’accès à Internet illimité bouleverse les habitudes des consommateurs. Il n’y a plus aucun besoin de faire attention au temps passé en ligne. Un ordinateur simplement allumé devient potentiellement un ordinateur connecté. On peut être notifié immédiatement de l’arrivée d’un email ; et le ‘chat’ remplace parfois avantageusement le téléphone (coût nul, possibilité de faire des rencontres, pas de limite de distances, possibilité de conférences à plusieurs). Plus encore, il est enfin possible de dialoguer via webcam dans des conditions enfin intéressantes. Tout cela constitue une révolution.

De son coté, le haut débit apporte un confort d’utilisation extraordinaire. Non seulement les pages web s’affichent plus vite, ce qui rend la navigation plus fluide ; mais surtout, il devient possible de télécharger des quantités importantes de données en peu de temps.

Mais quelles données télécharger ? La plupart du temps, ce sont les contenus multimédia (films, albums de musiques, jeux vidéo), particulièrement intéressants pour le public, qui requièrent de gros volumes de données.

Des systèmes permettant le transfert de fichiers de ce type sont alors apparus. Ils sont en général basés sur la technologie « peer to peer » (P2P) permettant à deux ordinateurs de s’échanger directement des données, sans passer par un serveur central.

Le PC devient donc aujourd’hui une véritable plate forme multimedia : il est possible d’écouter de la musique, regarder des films, jouer, etc, avec son PC. Le temps où le rôle de l’ordinateur se limitait à la bureautique est révolu. Il est possible de stocker films et musiques sur le disque dur du PC : cela ne prend pratiquement pas de place physique (contrairement à une collection de CD ou DVD), il est très facile d’organiser ses fichiers et d’y accéder (avec un peu d’habitude). On peut transférer ses MP3 sur un lecteur portable, au besoin graver un CD… En résumé, disposer de musiques et films sur un PC a beaucoup d’avantages par rapport aux CD ou DVD.

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II - Piratage : le problème en détails

En une phrase, le problème posé par ces téléchargements de masse est qu’ils sont bien entendus illégaux (en grande majorité, ndlrc). L’utilisateur qui télécharge de la musique ou un film s’abstient de rémunérer ses auteurs, et porte ainsi atteinte aux droits d’auteurs (et je ne parle même pas des producteurs).

Les systèmes P2P ne sont pas illégaux en soi : ils permettent simplement à des communautés d’échanger facilement, rapidement et à moindre coût des données. Ils sont donc inattaquables. Ce qui est illégal, c’est l’usage que les utilisateurs font de ces réseaux.

Pour rappel, le droit français autorise la copie de support multimédia, lorsqu’il s’agit uniquement d’une copie à usage privé : copie de sauvegarde pour les logiciels, ou copie à utiliser par exemple dans sa voiture (CD ou cassette) ou sur son lecteur MP3 portable. En aucun cas, cette copie ne doit servir d’autres personnes, même à des amis.

On peut s’interroger alors sur les raisons d’un tel développement du piratage. En fait, deux raisons sont liées :

  • L’Internet à haut débit et les réseaux P2P ont mis le piratage à la portée de tous. Les logiciels p2p sont gratuits, simples d’usage et efficaces.
  • Mais les fournisseurs de contenu (maisons de disques, éditeurs, producteurs…) ont également leur part de responsabilité : ils ont non-seulement sous-estimé la menace, mais également sous-estimé les besoins des utilisateurs. De nos jours, indépendamment de la problématique de coût (gratuité du piratage), il y a une vraie demande des utilisateurs pour pouvoir accéder à du contenu via Internet et les écouter/visualiser à partir du PC. Les toutes premières offres légales (et donc payantes) de téléchargement de musique ne sont apparues que très récemment…. Seulement, il est un peu tard pour espérer contrer les systèmes illégaux, utilisés par des millions d’utilisateurs. De plus, il n’y a toujours aucune offre en France permettant de télécharger légalement des films. Et de toutes façons, un utilisateur a toujours plus d’intérêt à utiliser le système gratuit plutôt que celui qui est payant.

L’effet pervers de ce système, c’est qu’il réduit d’autant la rémunération des artistes. Et sans rémunération, les artistes ne pourront que disparaître (à commencer par ceux dont les œuvres sont justement plus artistiques que commerciales). Au final, les consommateurs n’auront réussi qu’a détruire ce qu’ils appréciaient tant : la création artistique.

Enfin, les fournisseurs d’accès Internet jouent aussi un rôle dans le développement du piratage : les campagnes de publicité pour les accès haut débit sont souvent basées sur la possibilité de télécharger gratuitement musique et films : bref, c’est une incitation au piratage.

Mais les premiers responsables sont bien sûr les utilisateurs, qui prennent seuls la décision de pirater ou non. La situation est telle que certains utilisateurs n’ont même pas l’impression de faire quoi que ce soit de ‘mal’ (qu’ils sachent ou non que ce qu’ils font est illégal). Cependant, contrairement à la majorité des majors, je pense qu’il faut bien distinguer deux catégories de pirates :

  • Il y a le pirate qui télécharge simplement de la musique pour son usage personnel. Il évite ainsi la perte de temps dans les magasins et surtout fait de grosses économies. Le contenu devenant gratuit, il peut également se permettre de ‘consommer’ beaucoup plus qu’avant. Indépendamment de l’état actuel de la législation, j’aurais tendance à assimiler cet acte à un délit. Pour les fournisseurs de contenus, on peut parler de manque à gagner (lorsque l’utilisateur aurait effectivement acheté ces MP3 en l’absence de réseaux P2P, ce qui n’est pas souvent vrai, ndlrc).
  • L’autre type de pirate est celui qui gagne de l’argent (que ce soit un peu ou beaucoup) grâce au piratage : il télécharge des musiques, grave des CD, qu’il revend 5 à 10 fois moins cher qu’en magasin (tout en gardant une marge confortable). Cet acte me parait beaucoup plus grave. Il devrait d’après moi être assimilable à un crime (ou délit grave). Dans ce cas, et dans ce cas seulement, on peut vraiment parler de « vol » des fournisseurs de contenu.

La culpabilité ‘morale’ du pirate qui n’agit que pour son usage personnel est d’ailleurs bien plus complexe à établir. En effet, est-il moralement critiquable de se procurer une musique que l’on n’aurait de toutes façons pas achetée (que l’on apprécie, mais pas forcément suffisamment pour dépenser 20 euros pour pouvoir l’écouter) ? On consomme forcément plus lorsque c’est gratuit ou peu cher…

Dans le même ordre d’idées, est-il vraiment critiquable de télécharger un morceau ou un film que l’on ne connaît pas ou mal, afin de le découvrir ? Certains utilisateurs scrupuleux téléchargent de grandes quantités de contenus, qu’il gardent ou pas dans leur PC, mais vont ensuite toujours acheter en magasin les CD et DVD de ce qui leur plait vraiment parmi tout ce qu’ils ont téléchargé. Dans cette optique, les réseaux pirates deviennent les meilleurs outils de promotions qui soient (et gratuits en plus) !

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III - Le débat économique

2Le préjudice financier réel2

Le vrai problème est la survie des artistes, car s’ils disparaissent, le contenu tant consommé et apprécié disparaîtra avec. Le système du piratage risque donc de s’auto-détruire, mais en entraînant avec lui les créateurs. On entend souvent des chiffres divers et variés pour évaluer le montant du préjudice. Cependant, aucune des méthodes de calcul utilisées à ce jour n’est parfaitement fiable.

La première méthode consiste à évaluer le nombre de téléchargements, et à le multiplier par le prix en magasin d’un CD, album ou DVD. Cette méthode n’a aucun sens, car encore une fois, une musique téléchargée n’est pas forcément une musique qui aurait été achetée si l’utilisateur n’avait pu la copier. D’autre part, le prix en magasin d’un support n’a rien à voir avec la valeur que devrait avoir son contenu sur Internet.

La deuxième méthode consiste simplement à observer les volumes de vente de CD et DVD. On parle en général d’une baisse de 10% par an. Certaines personnes attribuent cette baisse au développement du piratage. C’est en partie vrai, mais il ne faut pas oublier deux autres facteurs (dont un inavouable pour les fournisseurs de contenu), qui ont forcément aussi une influence :

  • la crise économique. L’industrie du disque étant une industrie de loisir, et non de première nécessité, il est normal qu’elle soit touchée assez fortement dans période économique difficile comme celle que nous connaissons
  • La baisse de qualité des contenus proposés : il ne faut pas s’étonner que les ventes baissent lorsqu’on voit le succès (enfin l’échec) en salle des films ‘blockbusters’ de l’été et leur qualité ! La même remarque peut être faite du coté de la musique, dans un marché de plus en plus dominé par les productions et artistes ‘jetables’, oubliés après 6 mois (peut-on encore parler de création artistique quand on voit les produits le plus mis en avant par la publicité : star’AC, Popstar and Co. ?)

Il est très difficile d’évaluer la part de responsabilité précise de chacun de ces 3 phénomènes dans la baisse des ventes.

2La vraie valeur de la musique en ligne2

Dans une économie de marché, la valeur d’un bien dépend avant tout de ce que les consommateurs sont prêts à payer pour l’avoir. Cependant, le piratage, qui permet de s’approprier un bien gratuitement, au détriment des auteurs, fausse en partie cette notion. En effet, qui, indépendamment des problèmes de légalité, irait payer pour quelque chose qu’il peut avoir gratuitement ?

Dans ce contexte, le seul moyen pour la musique en ligne ‘légale’ de se faire une place est d’être la plus compétitive possible. Elle n’atteindra jamais le ‘coût zéro’, mais plus ce coût sera faible pour le consommateur, plus les systèmes légaux et payants pourront faire revenir à eux des clients qui les avaient délaissés pour le piratage.

D’un autre coté, accepter de vendre de la musique en ligne à bas coût ne fera qu’accentuer la baisse des vente de CD, ce qui aura un impact économique certain. Mais de toute façon, cette migration du CD vers l’Internet est inéluctable. Les majors ont tout intérêt à accepter cet état de fait, et une partie de l’industrie du CD (fabrication/distribution) a intérêt à s’y préparer : cette mutation se fera avec ou sans eux. Les majors ont tout intérêt à ce qu’elle se fasse avec eux. Tout ce qu’il faut, c’est veiller à ce que les artistes (et l’industrie de la musique et du cinéma en général) puisse continuer à vivre, voire à survivre (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit) dans ce nouvel environnement.

Internet est un moyen de communication formidable, qui permet de diffuser du contenu pour un coût infiniment moindre que ne le permettent les supports physiques. Ainsi, un système de vente et diffusion de contenu multimédia via Internet doit permettre de proposer des prix beaucoup plus attractifs que dans un magasin. La consommation via ce canal peut donc augmenter bien plus que les ventes de support physiques ne baissent.

Le public consommera plus non pas parce qu’il apprécie plus (la qualité du travail des artistes n’augmente pas spécialement), mais simplement parce que l’accès à l’œuvre lui est plus facile (moins cher et plus rapide). Si augmentation des ventes ‘globales’ il y a, le bénéfice doit donc revenir aux consommateurs. Ce que je veux dire par là, c’est que cette augmentation des volumes de vente doit se traduire par des prix encore et toujours plus bas (jusqu’à atteindre un équilibre) et non pour augmenter les revenus des artistes et producteurs. Ils s’agit bien de tenter de sauver un système en proposant des prix UNITAIRES les plus bas possibles permettant de réduire l’écart avec le piratage et faire revenir un maximum de clientèle vers de systèmes légaux, tout en préservant la rémunération ‘globale’ des fournisseurs de contenus et artistes (sur le long terme).

Autrement dit, les fournisseurs de contenu doivent enfin accepter les choses telles qu’elles sont : ils ont raté une étape de leur migration, cela a laissé la porte ouverte à un piratage intensif. Il s’agit maintenant de survivre, et ce n’est pas en étant trop gourmand qu’ils y arriveront. Les prix pratiqués sur les premiers systèmes légaux de téléchargement de musique sont dissuasifs, étant à peine moins élevés qu’un CD. Ce n’est pas avec une telle politique qu’ils réussiront à s’imposer sur Internet. (aux Etats-Unis, la concurrence a finalement fait chuté le prix standard d’un single à $0.99, ndlrc)

Il ne faut pas voir un Internet idéal comme un moyen de gagner plus d’argent avec la même musique, mais au contraire comme un moyen de diffuser beaucoup plus pour le même prix !

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IV - Les tentatives de lutte contre le piratage

Diverses solutions sont envisagées ou mises en œuvre pour lutter contre le piratage. Elles peuvent être de plusieurs natures :

  • techniques
  • législatives

On observe que jusqu’à présent, les solutions proposées étaient concentrées essentiellement sur la problématique de la copie directe des CD et DVD, et non sur celle du téléchargement par Internet. La première mesure prise par le gouvernement fut donc la redevance sur la copie privée.

Cette loi, adoptée probablement grâce à l’ignorance de nos élus sur ce sujet, est une vaste supercherie (ou alors nos élus ont cédé bêtement à la pression de certains lobbys). L’idée est de taxer les supports numériques vierges type CD ou DVD et de reverser cette redevance aux organismes de gestion des droits d’auteurs (Sacem…), eux même chargés d’en faire profiter les auteurs. Cependant, cette idée (étendue récemment aux mémoires volatiles au Canada, ndlrc) est largement critiquable :

  • un support numérique vierge ne sert pas qu’à copier de la musique ou un film, contrairement à une cassette audio ou vidéo : certains (surtout les entreprises) les utilisent pour sauvegarder des données personnelles ; c’est même l’usage original de ces supports. Pourquoi les faire payer pour les pirates ? Et que dire de l’artiste qui utilise ces supports pour enregistrer ses propres maquettes dans son Home studio ? Il paye une redevance sur sa propre musique, qui n’est pas encore diffusée !
  • ceux qui copient sont loin de ne copier que de la musique : si de l’argent doit être prélevé, il doit être redistribué autrement : entre les éditeurs de logiciels, de jeux vidéo, l’industrie du cinéma et celle du disque, mais pas uniquement les artistes musicaux.
  • la base de calcul du montant de la taxe n’a pas de sens : un morceau copié n’aurait pas forcément été acheté si la copie n’avait pas été possible, et les diverses méthodes de compressions ne permettent pas d’évaluer la quantité de données (musique) contenue sur un CD. De plus 1 DVD=7 CD (en volume de données), d’où une taxe bien supérieure, alors que 1 DVD= 1 film, 1 CD = 1 album…. or 1 film (DVD du commerce) n’est pas beaucoup plus cher qu’un CD audio…
  • la réalité du reversement de l’argent aux artistes qui en ont le plus besoin reste à vérifier.

En résumé, cette mesure ne règle en rien le problème, elle est totalement incohérente, et ne fait que déculpabiliser les copieurs, qui ayant payé la redevance, pensent avoir le droit de copier sans restriction.

Autre idée lumineuse, que nous devons cette fois à l’industrie du disque : la protection des CD

Depuis quelques mois, les CD « protégés contre la copie » fleurissent dans les magasins. L’idée est de toucher le piratage à sa source, en empêchant la réalisation de copies. Le but est aussi d’empêcher les utilisateurs de mettre le contenu du CD sur Internet, à la disposition des autres internautes. Diverses solutions techniques ont été testées et sont encore utilisées, avec toujours le même résultat absolument ahurissant :

  • Ces protections sont inefficaces : en quelques jours, les pirates ont toujours trouvé un moyen de contourner les protections. Ces parades sont en général très simples (la dernière en date consiste simplement à appuyer sur une touche du clavier de l’ordinateur lorsqu’on insère le CD). On se demande vraiment pourquoi des entreprises dépensent des sommes d’argent vertigineuses dans la recherche de tels systèmes, d’autant plus qu’il y aura toujours une solution pour réaliser des copies sur ordinateur, quel que soit le système de protection mis en place sur le CD : tout CD se doit d’être lisible sur les platines de salon (type hi-fi), et ces lecteurs disposent en général d’une sortie numérique, destinée à être utilisée sur les amplificateurs haut de gamme, afin de leur transmettre le meilleur signal possible. Il est tout à fait possible de connecter cette sortie numérique à l’entrée numérique d’un PC, et de réaliser ainsi une copie sans la moindre dégradation de qualité. La seule contrainte est le temps nécessaire à la manipulation, bien plus long que pour une copie ‘directe’ sur PC.
  • Ces protections sont de plus absurdes et inacceptables pour le consommateur ‘honnête’. En effet, dans leur principe, elles bafouent le droit à la copie privée, ce qui en soit est déjà très grave. Mais en plus, ces protections que l’on nomme ‘anti-copie’ sont en fait ‘anti-lecture sur certains lecteurs’. En effet, leur fonctionnement ne consiste pas à empêcher la copie, mais bien la lecture du CD sur un ordinateur. C’est absolument intolérable : comme je l’ai dit, un ordinateur est aujourd’hui une véritable station multimédia. Un lecteur de CD de PC est un lecteur de CD audio, compatible avec la norme correspondante. Ces CD protégés ne respectent donc pas la norme ‘CD-audio’ puisqu’ils sont illisibles sur un lecteur qui lui la respecte. Il s’agit là tout simplement d’une incitation au piratage : l’utilisateur qui utilise son PC pour écouter sa musique, quelles que soient ses raisons (pas assez de place ou d’argent pour acheter une chaîne hi-fi et un PC, ou préférence pour l’ergonomie d’un PC), ne peut pas en disposer sur un CD acquis légalement : il ne lui reste plus qu’à télécharger illégalement le morceau sur Internet s’il veut pouvoir l’écouter. Pire encore, ces systèmes de protections empêchent aussi la lecture des CD sur des lecteurs autres que les PC (autoradios ou lecteurs de salon anciens…).

Nous voyons donc que ces systèmes pénalisent plus le consommateur honnête que le pirate. Les industriels seraient bien inspirés d’utiliser leur argent et leur neurones à chercher des solutions pertinentes, quitte à se remettre un peu en cause, plutôt que de persister à chercher de fausses solutions vouées à l’échec.

Autre solution à l’ordre du jour étudiée par nos élus : la responsabilisation des acteurs de l’Internet :

La loi sur l’économie numérique (LEN) qui est en préparation a pour but de clarifier les responsabilités des différents acteurs de l’Internet (FAI, hébergeurs, webmasters…). Elle constitue une avancée sur bon nombre d’aspects, mais effectue un navrant retour en arrière sur un point : un hébergeur sera tenu responsable et pourra être incriminé à partir du moment où il a été informé que le contenu d’un site qu’il héberge était « illégal ». Cette mesure est en soit bénéfique, mais présente un effet pervers dramatique : n’importe qui, mécontent du contenu d’un site (une critique de consommateur, par exemple), peut contacter l’hébergeur, l’informer qu’il juge illégal tel ou tel contenu. Si l’hébergeur ne fait rien, il pourra se retrouver en justice et condamné s’il n’a rien fait pour faire disparaître le contenu douteux. Il ne prendra donc pas de risque et fera fermer le site concerné. Seul problème… dans cette affaire, qui a jugé du caractère illégal du contenu du site ? N’importe qui ! Tous les abus seront permis ! Encore une loi conçue par des personnes influencées par des lobbies ou qui ne comprennent rien à la problématique sur laquelle ils légifèrent ! La loi actuelle, obtenue après une difficile bataille protège la liberté d’expression en ne rendant l’hébergeur responsable qu’à partir du moment ou il a été informé PAR LA JUSTICE de l’illégalité du contenu (musiques à télécharger par exemple) d’un des sites qu’il héberge et ne fait rien pour y mettre fin.

De toutes façons, cette loi ne résoud pas le problème du piratage puisque l’essentiel du piratage se fait maintenant via les réseaux P2P et non sur des sites hébergés. Il faudrait dans ce cas impliquer également les fournisseurs d’accès et les obliger à filtrer ce que téléchargent les abonnés. Si tant est que ce soit possible (c’est peu probable à grande échelle), et que les pirates ne trouvent pas de parades (encore moins probable), c’est difficilement envisageable : cela mettrait fin au développement d’Internet en France, par ailleurs vital pour l’économie d’une manière plus globale. Les enjeux sont énormes, et personne ne peut se permettre de tuer la poule aux œufs d’or. L’idée d’une taxe sur l’abonnement Internet pour compenser les pertes dues au piratage a également été envisagée, mais cette idée n’est également pas réaliste : injuste pour ceux qui ne piratent pas, et elle rendrait le prix des connexions Internet excessif.

Dernière solution, la lutte ‘policière’, la peur du gendarme. Le pirate ne risque pratiquement rien de nos jours. A part quelques rares cas isolés destinés à servir d’exemple, il n’y a pas de sanctions réelles pour les pirates aujourd’hui. Cependant, le ‘flicage’ de tous les internautes demanderait des moyens considérables. Les sections de police et de gendarmerie qui se consacrent à Internet manquent déjà de moyen pour pouvoir mener une lutte autrement plus importante : celle de la grande criminalité via le net : pédophilie, terrorisme, mafias diverses, ou même simples ‘arnaques’… alors elles ont vraiment autre chose à faire que de courir après le petit délinquant qui a téléchargé une dizaine de MP3 ! De plus, compte tenu du nombre de contrevenants (des centaines de milliers, voire des millions), ce genre de lutte est voué à l’échec quels que soient les moyens mis en œuvre.

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V - De vraies solutions

La problématique est complexe, et si les solutions étaient faciles à élaborer et mettre en place, cela ferait longtemps que cela aurait été fait, compte tenu des enjeux. Cependant diverses pistes sont à étudier. Bien évidemment, elles obligent les acteurs de l’industrie à se remettre en cause, à innover et rattraper leurs erreurs… tout un programme, et qui doit encore prouver son efficacité (relative ou totale). En résumé, les fournisseurs de contenu doivent entrer en compétition avec les systèmes pirates, compte tenu de l’échec de toute autre forme de lutte et des besoins des consommateurs.

  1. Développer les systèmes de téléchargement payants et légaux. Comme nous l’avons vu précédemment, le plus urgent est de développer massivement les systèmes de téléchargement légaux et payants, pour la musique, mais aussi pour les films. Les prix devront être particulièrement ajustés afin de permettre une diffusion de masse et ramener dans le droit chemin un maximum de personnes qui aujourd’hui piratent musique et film. Afin d’aider ce revirement, il faut aussi que ces nouveaux systèmes sachent se montrer fonctionnellement et/ou techniquement supérieurs aux systèmes illégaux (vitesses de téléchargement supérieures par exemple, car il est très long de télécharger un film sur les systèmes P2P). Il faut donc trouver les ‘petits plus’ qui feront qu’une personne préfèrera payer (un peu) pour avoir un service de meilleure qualité que sur un système pirate. La solution des abonnements ou forfaits serait également à envisager. Autre service complémentaire à proposer : la possibilité de re-télécharger en une seule opération tout ce que l’on a déjà téléchargé (et payé), afin de reconstituer facilement et rapidement sa médiathèque en cas de perte de données ou de changement de l’ordinateur. Il est certainement possible de trouver d’autres idées de ce type, qui pourraient rendre une offre payante vraiment attractive face à l’offre gratuite des pirates.
  2. Même si les consommateurs ne sont plus prêts à dépenser autant pour disposer du contenu à domicile, cela ne signifie pas qu’ils n’ont plus d’argent à dépenser pour de la musique et de la création en général. Le meilleur moyen de les inciter à dépenser cet argent, est de mieux valoriser ce que le téléchargement pirate ne permet pas : les concerts. Organiser plus de concerts, de meilleure qualité, mieux communiquer dessus, seraient des solutions à creuser. De même, il serait sûrement pertinent d’utiliser des armes marketing telles que réductions sur le prix des places de concert lorsque l’on est abonné à un service de téléchargement légal : cela inciterait les consommateurs à la fois à utiliser les systèmes de téléchargement payant et à aller dépenser encore plus d’argent dans des concerts.
  3. Préserver l’industrie musicale et cinématographique est une chose indispensable, préserver l’industrie du disque en est une autre. L’utilisateur ne souffrirait pas ou peu de la disparition des CD/DVD et revendeurs associés si un autre système (Internet) les remplace. C’est une évolution naturelle : les fabricant de cassettes ont pratiquement disparu avec l’arrivée du CD et personne, sauf eux peut-être, ne s’en est plaint. Ici, le contexte est un peu différent car compte tenu de la différence énorme qui existe entre les deux ‘systèmes’, la reconversion des acteurs de l’industrie du disque sera difficile. D’un autre coté, cette différence peut être une force : même si l’essentiel du marché se transfère sur Internet, le disque (CD, DVD…) aura toujours des particularités intéressantes. D’une part, la qualité d’un DVD ou CD est meilleure que celle d’un MP3 ou DivX ; l’utilisateur exigeant se tournera encore pendant longtemps vers ces supports. Mais surtout, le disque est un objet, que l’on peut être fier de posséder, auquel on peut s’attacher, ce qui est impossible avec un simple fichier informatique. C’est probablement cette spécificité, trop longtemps négligée, qui sauvera le disque : le disque se vendra moins, mais il se vendra mieux. Pour ça, il faut impérativement que les acteurs de ce marché revalorisent leur produit : travailler sur la packaging, proposer des coffrets Collector, des éditions spéciales, systématiquement inclure un livret au graphisme travaillé, avec les textes des chansons et pourquoi pas les partitions…Il faut donner envie au consommateur de posséder l’objet ; et ce n’est pas en vendant le disque dans une minable boite en plastique qui casse au premier petit choc et avec une bête feuille de papier au design bâclé, ce qui est le cas de la grande majorité des disques de nos jours, que les disques perdureront ; car dans ces conditions, il n’apportent rien de plus qu’un bête fichier…. sauf leur prix, beaucoup plus cher.

Dans le même ordre d’idées, il faut peut être revoir les modèles commerciaux. Un film est disponible illégalement sur Internet en général quelques jours après sa sortie en salles (parfois avant). Ceci n’est sûrement pas pour plaire aux professionnels du cinéma, mais cela correspond à une vraie demande du public ; et à y réfléchir, les professionnels peuvent tout à fait y trouver leur avantage. Le public désire disposer chez lui des films dès leur sortie pour deux raisons :

  • soit pour se faire une idée du film. Si le film est bon, cela ne fera que les inciter à aller le voir en salle, et c’est tout bénéfice pour l’industrie cinématographique. Si le film est mauvais, le consommateur n’ira pas voir en salle un film qui l’aurait déçu, il ne perd pas son argent, et nous ne plaindrons pas les professionnels dans ce cas…. ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux même.
  • soit pour se remémorer un film qui lui a plu, juste après l’avoir vu en salle. En effet, il est particulièrement frustrant de devoir attendre plusieurs mois avant de pouvoir revoir le film que l’on a aimé. Dans ce cas, pourquoi ne pas vendre les DVD directement à la sortie du film. cette vente serait réservée aux spectateurs, et n’affecterait donc pas le nombre d’entrées en salles. Le spectateur, encore sous la bonne influence du film serait en bonne ‘condition’ pour acheter le DVD, d’autant plus qu’il sait qu’il ne pourra pas acheter le DVD avant plusieurs mois s’il ne l’achète pas sur le champ. Avec le DVD, il disposera d’une édition debien meilleure qualité que ce qu’il pourrait télécharger sur Internet, et il gagnera du temps… que de bons arguments pour le décider. Et puis rien n’empêche de sortir une superbe édition Collector quelques mois plus tard, histoire de tenter une seconde vente avec ce même client.

Enfin, le gouvernement, s’il veut contribuer à la survie de cette économie, devrait aussi se décider à faire l’effort qui lui est demandé depuis si longtemps : baisser la TVA sur la musique et les films (que la diffusion se fasse par Internet ou par biens matériels) à 5,5%. (à condition bien sûr qu’elle soit répercutée intégralement sur le prix public, ndlrc)

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Synthèse/Conclusion

Il est utopique et même insensé de vouloir stopper les téléchargement à outrance sur Internet : c’est un nouveau mode extrêmement efficace de diffusion des œuvres audio et vidéo, contre lequel on ne peut aller. De plus, cela répond à une réelle attente des consommateurs.

Ce mode de diffusion est cependant très différent des multiples supports que l’on a connu jusqu’alors (vinyl, cassette, CD …). Avec Internet, la diffusion des œuvres ne repose plus sur des supports physiques qu’il faut fabriquer et distribuer, mais simplement sur un outil de communication ultra moderne.

Les fournisseurs de contenu doivent donc bien prendre la mesure de ce phénomène, et réagir au plus vite afin de reprendre tant bien que mal le contrôle de ce média, aujourd’hui largement dominé par des systèmes pirates contre lesquels il est impossible de lutter techniquement et très difficile de lutter judiciairement. Ceci passe par la fourniture en masse de contenu sur Internet à un prix en rapport avec l’état d’esprit et les potentialités d’Internet, c’est-à-dire très inférieur aux prix actuellement pratiqués sur des CD et DVD (la perte de revenus unitaire pour les professionnels étant compensée par des volumes de vente considérablement plus élevés, a terme, que via les supports traditionnels). Si rien n’est fait, la survie des artistes sera en péril, puisqu’ils n’auront plus de moyen de percevoir leurs droits d’auteur. Cela dit, il ne faut pas se tromper, le montant du préjudice financier ‘réel’ est loin d’être aussi important (pour le moment) que ne voudraient le faire croire les maisons de disques.

Les systèmes actuels (CD, DVD) seront inéluctablement marginalisés, et il faut l’accepter, cela fait partie de l’évolution naturelle des choses. Ils risquent même de disparaître si les acteurs de ce marché ne réagissent pas en renforçant la qualité de leur offre et en cherchant à se distinguer par rapport aux contenus téléchargés, ce qui est tout à fait possible par les divers moyens que nous avons évoqué.

: : Benjamin Thominet, www.barbones.com : :

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Vos témoignages

  • > Piratage sur Internet : état des lieux 26 mai 2004 21:43, par wilsky

    Bonjour,

    Je suis en grande majorité d’accord avec tout ce qui est dit dans cet article. Je ne suis pas un grand fan de DVD surtout à cause de leur prix et ma collection est plutôt pauvre ie 3 ou 4 (bien que je possède un lecteur DVD). Cependant, dans une grande surface le week-end dernier, il y avait une promo sur tout un tas de DVD. Bien sûr il ne s’agissait pas des dernières nouveautés mais à ce prix (l’équivalent de 5 ou 6 euros), je me suis pris « Nine Month » et « Mars Attacks », chose que je n’aurais pas fait autrement d’autant plus que je n’étais pas venu pour ça.

    A méditer. Il y a du potentiel…

    • C’est complètement ridicule les arguments développés dans l’article. Vendre des dvd aux spectateurs qui viennent de voir le film. C’est une blague ou quoi ? qui dit que ces spectateurs ne prêteront pas leur dvd à d’autres personnes ? Quant à dire que si ces personnes aiment le film, ils iront le revoir au cinéma, faut pas déconner car il faut savoir qu’il y a un public cinéma et un public dvd. Personnellement, je possède plus de 500 dvd originaux (c’est à dire non piraté) car j’adore le cinéma. Je vais également très régulièrement au cinéma parce que je suis un passionné. A l’inverse des pirates qui, en définitive, pirate plus pour le plaisir de l’interdit que par goût culturel. Le cinéma n’est pas une priorité pour eux et acheter des dvd (aujourd’hui, on en trouve à tous les prix même des films récents exple : « Seabiscuit » sorti le 3 novembre est à 15 €)s’est toujours trop cher. Je crois même que si on mettait les dvd à 1€, ils continueraient à pirater. Alors, respectez les artistes, allez au cinéma, achetez des dvd mais arrêtez de pirater. Et, si vous n’avez pas les moyens de vous payez une place ou un dvd, assumez cet état de fait et n’imaginez pas que cela vous donne tous les droits en l’occurrence de bafouer ceux des autres et des artistes en particuliers. A bon entendeur, salut ! Thibaut. Au fait que dirait le gars du site Narbonne si je piratais le sien pour faire le mien ? Et, surtout, ne dites pas que ce n’est pas la même chose.